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Cazal, tout sauf banal

13
sept.
Histoires d'hommes
Elevé à la dure, souvent livré à lui-même, le Réunionnais s’est construit dans l’idée du partage. Un principe dont il n’a jamais dérogé une fois sur les terrains.

Imaginait-il, son fagot de cannes à sucre sur le dos remontant inlassablement le terrain de l’oncle Harry à la Passerelle de Langevin au-dessus des cascades, autrement ce quotidien harassant comme le fil de sa vie ? Patrick Cazal, gamin de la Réunion, était taillé pour ces travaux forcés, là-bas sur son île. L’épreuve a sculpté le corps, forgé le caractère, endurci les convictions. Et quand, quelques années plus tard au bas de son HLM à Saint-Denis, le destin dessinera une carrière sportive, son physique de maori constituera son fonds de commerce. Le rapport au passé est vite établi avec ce jour de finale mondiale entre la France et la Suède le 4 février 2001 quand il quitte le parquet de Bercy vaincu par une double entorse interne-externe de la cheville à la 38e minute de jeu. Daniel Costantini, son entraîneur, s’arrache les cheveux, fait les cents pas le long de la touche, gonflé d’incertitudes, résigné sur le sort du match alors que son équipe est maltraitée et submergée par la science scandinave. Il n’a pourtant que ce pétard à faire sauter aux visages de ces arrogants Suédois pour espérer renverser la tendance. A-t-il, alors, conscience du risque insensé qu’il va faire courir à son joueur lorsqu’il se penche vers lui, une pensée folle à l’esprit. « Je n’avais pas d’autre solution à disposition. Je lui ai donc demandé s’il se sentait de revenir sur le terrain tout en lui expliquant qu’on ne pourrait pas gagner cette finale sans lui. »

Avec son ballon, il a trouvé un terrain d’expression, une manière de communiquer avec les autres

C’est un déclic dans la vie de Patrick Cazal qu’il aime toujours rappeler depuis qu’il a pris la direction technique de Dunkerque en 2011. « Ce moment a été une révélation. J’ai compris combien un entraîneur devait être fin dans sa communication, juste dans la prise de décision. C’est un paramètre du métier qui m’accompagne toujours depuis. » L’événement l’a connecté à une réalité constante de son parcours : ne jamais renoncer. Aussi, malgré les réticences du docteur à le strapper afin de redonner vie à la cheville, Patrick Cazal est revenu en jeu dix minutes plus tard. « Les mots de Daniel étaient le baume à ma douleur. Et puis, je n’avais pas le droit de me dérober dans une finale mondiale. Quand un entraîneur t’accorde une telle confiance, tu n’as pas le droit de le décevoir. Tu te sens pousser des ailes. D’ailleurs, à ce moment-là, Daniel m’aurait demandé de courir un cent mètres, j’y serais allé convaincu que je pouvais battre le record du monde. »  Lors de la prolongation, l’arrière droit inscrit trois buts consécutifs et assure le titre, le premier de l’histoire, aux Français. Il est, surtout, fidèle à son image de dur à cuire. Celle du gamin insaisissable, chapardeur de mobylettes et pilote casse-cou dans les rues de Saint-Denis quand il faut échapper à la police. Celle encore de l’homme en gestation, conducteur improvisé de la voiture de son père et qui fait la course le soir avec son pote Jackson Richardson tous feux éteints sur la corniche. Le handball, déjà, l’a sauvé du précipice. « J’étais un petit voyou et le sport m’a évité de commettre l’irréparable. De cette époque, je n’ai retrouvé que deux ou trois copains, les autres sont morts. » Avec un ballon, il a trouvé un terrain d’expression, une manière de communiquer avec les autres, un moyen sûr de sortir de sa condition précaire. Une raison d’être, surtout, et une voie pour s’affirmer en tant qu’homme. Quand il n’a plus disposé de ce repère, il s’est perdu. A Essen, entre 2002 et 2005, il traverse un long tunnel noir après une grave blessure à son épaule gauche. « Je me suis rendu compte qu’un ballon ne suffisait pas au bonheur. On avait une super équipe avec plein de gars de nationalité différente mais en dehors de l’entraînement et des matches, il n’existait aucun lien entre nous. Je restais enfermé chez moi, sans vie sociale et j’ai perdu dix kilos en un temps record. »

« A Dunkerque on essaie d’avoir une équipe qui ressemble à celui qui la dirige »

L’homme s’est enrichi de la sinistre expérience. Elle est restée, vivace et palpitante, dans un coin de sa mémoire. Comme un point de départ à sa carrière d’entraîneur. Comme l’élément prépondérant du magistral hold-up réussi par l’USDK en 2014, champion de France au nez et à la barbe de l’inaccessible PSG. « Au fil du temps j’ai compris deux choses en dehors de l’aspect technico-tactique du handball. D’abord que le bien-être du joueur était l’élément fondateur de la réussite. Ensuite que la notion de partage était l’accélérateur du succès. En 2014, c’est une famille qui a gagné et ce n’est pas le titre que je retiens mais tous ces moments qui nous ont réunis dix mois durant, cette forme de sérénité qui t’enveloppe et t’accompagne pour supporter l’épreuve. » Patrick Cazal a gagné comme il a vécu. Dans la difficulté, l’effort et la souffrance. Il a ce supplément d’âme, cette profondeur de cœur qui l’ont, surtout, préservé de tout individualisme, de toute chasse à la reconnaissance. Il est un homme et un entraîneur définitivement en paix quand il avoue : « J’ai un privilège unique à Dunkerque : on me laisse faire et on essaie d’avoir une équipe qui ressemble à celui qui la dirige. » Y a-t-il plus belle victoire ?

L.M.

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